« Lorsque les mots perdent leur sens, les gens perdent leur liberté. »
Confucius
LE PAYS DES MOTS, conte écrit par Thomas Frédéric sur l'importance de la connaisance et du maniement des mots.
Extrait :
« (…) Sur la couverture de l’œuvre est le titre suivant : Le Pays des Mots. Le bibliothécaire, l’œil illuminé de celui qui sait et qui est heureux de partager, ouvre révérencieusement le livre. Il en entame la lecture.
- Il était une fois, les Mots. En leur pays, le Pays des Mots, l’équité ne régnait point car le soleil ne les réchauffait point tous de façon identique. Il était une fois…Il était une fois…Il était une fois…
Le livre promptement grandit démesurément dans un éblouissement rayonnant jaune or, à moins que ce ne soit notre aréopage qui rapetisse. Les murs s’éloignent, s’estompent. Le brouillard alentour, poussière de pépites, se dissipe peu à peu. Les voici tous les quatre, en un lieu étrange. Le ciel est bleu, sans le moindre nuage. Le soleil est radieux néanmoins doux. Partout de l’herbe grasse et verte, parsemée de petites fleurs. De magnifiques arbres s’y prélassent. De fabuleux papillons virevoltent. Il semblerait que ce fussent les seuls êtres vivants hormis les végétaux, de ce curieux monde. Les trois jeunes sont subjugués et cois. Le bibliothécaire sourit. Il les invite à la visite du Pays des Mots.
- Il est une fois, puisque nous y sommes, le Pays des Mots. Que voyez-vous ? Qu’observez-vous ?
- Le ciel est comme une peinture ! , dit l’un.
- L’herbe, les fleurs et les arbres sont extraordinaires ! , contemple un autre.
- Les papillons sont démesurés et magnifiques et tout semble d’un calme remarquable ! , affirme le dernier.
- Oui soit. Mais scrutez bien autour de vous. Approchez-vous et contemplez de près ce qui se présente à vos regards.
Comme d’un seul chœur, ils s’exclament : « Les fleurs ! Ce ne sont pas des fleurs normales ! Leurs pétales sont des mots ! Les fruits ne sont pas coutumiers ! Leurs queues sont des mots ! »
Le bibliothécaire intervient alors.
- Regardez les attaches des fruits. Rien ne vous choque, en dehors du fait qu’ils sont de mots constitués ?
Effectivement, chaque attache de fruit est un mot, faisant le lien avec la branche.
- Ils sont gris ! , s’exclament-ils.
- Oui ils sont gris. Du moins pour leur grande majorité. Les mots gris que vous lisez, qui sont-ils ?
- Il s’agit toujours du même mot ! Le mot queue !
- Et quelle pourrait être la raison de sa terne apparence ?
Les jeunes se consultent du regard et ne trouvent guère de réponse, leur guide enchaîne donc.
- Approchons-nous et nommons ensemble le mot suivant.
Il leur formule le vocable, discrètement, à l’oreille de chacun.
- Mais quel est ce mot ? , font-ils, aiguisés de curiosité.
- Il s’agit précisément du nom de l’attache des fruits. Choisissons chacun un arbre et prononçons ce mot et…vous verrez !
Alors comme un seul homme, après s’être positionné chacun devant un arbre, ils prononcent : pédoncule ! La réaction ne se fait pas attendre. Tous les mots gris deviennent vif vert. Les adolescents sont estomaqués.
- Comprenez-vous le sens de ce qui se produit céans, devant vos yeux ?
L’un avance.
- Nous avons utilisé le bon terme, alors ce mot est à sa place ; d’où sa couleur.
- Voilà qui est bien observé ! En utilisant ce mot, vous lui donnez vie et consistance. Quant à l’inverse, un mot est galvaudé, trop usité ou dévoyé, alors il se ternit de n’être plus à sa place, de perdre le tréfonds de son sens.
Dans une liesse enivrante, ils s’adonnent à verdoyer les attaches des fruits. L’un d’eux les interpelle.
- Je viens de trouver un pédoncule qui était déjà vert et bien nommé !
- Oui, il existe un faible pourcentage de personnes utilisant et employant les bons termes, donc effectivement, de temps à autre, nous observerons cet état de fait. Voilà que nous avons bien œuvré les enfants ! Je pense que nous méritons de nous asseoir tranquillement sur l’herbe. Voyez comme elle devient plus grasse et plus vive !
- Oui. A quoi est-ce dû ?
- Pour trouver réponse à cette question, observons cette autre tache d’herbe qui nous semble, du fait, bien pâle.
Ils s’en approchent et l’observent avec attention.
- Oh ! Les brins insipides sont composés du mot dans ! Vite, allons voir les brins qui sont devenus vifs à l’instant.
Ils remarquent que les feuilles d’herbe en question, sont formées du mot sur. Ils se précipitent alors sur la surface terne et s’égosillent ensemble à employer le mot sur. Les bruns ensiformes se verdissent par enchantement.
- Que pouvons-nous en conclure ? , interroge de nouveau leur accompagnateur.
- Il nous faut dire s’asseoir sur l’herbe et non dans l’herbe.
- Précisément ! Vous réalisez qu’il nous physiquement impossible de pénétrer un brin d’herbe pour s’y asseoir comme pour quoi que ce soit d’autre. Or dans le langage courant, nous entendons souvent la mauvaise formulation prononcée. Voici comment nous ternissons une langue….
Très vite les plates-bandes de poacées deviennent d’un franc et lumineux vert. Le bibliothécaire invite ses trois compères à considérer de près, les fleurs. Certaines sont flamboyantes, d’autres, toutes rabougries et blafardes. Les vives sont munies de pétales et sépales de mots courants. Les chétives sont pourvues de mots plus précis, plus savants.
- Voyez comme ces mots se morfondent, en leur triste solitude. Voyez comme les fleurs qui les portent sont à l’ombre de l’alentour, arbres, rochers, hautes herbes…Ne méritent-ils point de voir le soleil les choyer de ses si doux et si chaleureux rais de la Connaissance ? Il ne tient qu’à nous de les exposer au vu et au su de tous. Nommons-les ! Utilisons-les à bon escient ! (…)»
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